La Deuxième Bouteille

Publié le par Emöjk

[...] Malgré le fait qu'elle court de toute sa vitesse, qu'elle y met tous ses espoirs et que ses plumes lui battent presque les tempes, les choses vont au ralenti. Le temps en profite pour jouer un de ses tours de chewingumisation, et change ses secondes pour des minutes, pour voir. Le passage s'allonge de kilomètres, la lumière au bout rétrécit. Et pendant ces minutes, ces jours où elle court, toujours à répéter les mêmes mouvements bouclés, beaucoup de choses arrivent. Certaines déboulent au même instant (infiniment long), d'autres se succèdent ou n'ont aucun rapport. Dans le désordre :
Au bout du tunnel, la lumière se déploie et jaillit en milliards de particules tout autour des parois de la grotte, gorge grise grande ouverte. De la lanterne aux mirifiques cristaux pendus au plafond, elle éclate enfin entièrement ;
Au milieu de la grotte, juste devant la cascade dont les gouttes tombent comme des grêlons, et s'écrasent comme des tuiles, le Poisson relève la tête. Il voit son ami (le Chat) en position, figé, et à travers lui l'aiméffarvatte volant vers lui, le sourire arcencielant. Il relève à présent tout son corps et se cogne la tête de surprise contre l'ondée, qui de concert se met à descendre à l'envers (le temps prend la tangente). Il s'arrête de nager, court à présent, poisson-homme vers elle, bullant double son prénom. Il se prend les pieds dans la vase, les cailloux et le feu, mais continue à marcher, courir à présent. Tous les deux, au ralenti, se précipitent vers l'autre sans le voir ;
Un piquet de la tente, planté solidement, sent la terre s'effriter autour de lui. On le soulève soudain, et projeté en l'air, la tête tournoyante, il voit le pied qui l'a soulevé s’enfuir lâchement au loin. De concert, la tente s'écroule dans un écrasement mou, faisant rendre ses dernières flammes au feu de camp. Le tissu s'imprègne de la cendre et une grimace apparaît au milieu des piquets ;
Un stalactite se détache et tombe, sans jamais atteindre le sol. Comme appréhendant cet atterrissage sans cesse repoussé, il se fend en puzzle au milieu de sa course, et il grêle de la glaise dure ;
L'homme-x se déplie comme un papier jeté dans le feu, gardant seuls ses yeux immobiles, la fixant toujours se débattant à des kilomètres. Lui que le temps n'impressionne pas, il se retourne et descend la pente de bois patiemment construite et polie, que le Poisson est en train d'arpenter dans l'autre sens. Il s'éloigne et emprunte le chemin serpentant la caverne, vers le tunnel qui s'enfonce au-delà de la cascade (qui s'est presque totalement enroulée sur elle-même). Juste avant de disparaître dans l'obscurité complète, son domaine entre tous, il se retourne une unique fois et ses yeux se plantent immédiatement, sans hésiter, dans ceux de l'Oiseau qui court en face de lui. Il ne dit que : « parle, il écrit », avec le petit sourire propice aux énigmes. Puis une ombre lui tape sur l'épaule, il volteface et disparaît ;
Dans la maison, bien au-dessus d’eux, une fenêtre se brise. Acculée par la masse de neige qui continue de se déposer devant ses carreaux, elle explose et la brume laiteuse et solide tombe mate sur le plancher. Une large tache sombre salit les lattes.
Alors le temps revient en claquant dans l'autre sens, dans un bruit de langue plate, et remet les choses à leur place. La cascade jaillit dans la grotte dans un bruit d'argenterie fondue, le feu prend la tête et la modèle en météorite, les morceaux du stalactite s'effondrent fracassants sur le sol, l'homme-x miaule à des kilomètres – quelque chose d'effrayant –, la lumière se pose doucement, tamisée, elle rejoint enfin son aimécailles, l'enlace et lui dépose un baiser rouge sur les lèvres. [...]

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