La Ville La Nuit

Publié le par Emöjk

La pluie transforme l'abri de plexiglas en caverne. Dessous on s'ignore de manteau en parapluie - pour ceux qui débordent -, on regarde au loin. Pour moi, les yeux constellés de goutelettes, je ne vois que d'étranges lueurs ça et là, passant devant nous en panoramique sans nous éclabousser.
Le bus arrive pourtant, crisse ses roues dans le caniveau. Les lumières artificielles de la nuit résonnent sur sa carosserie, on penserait presque un instant que le ciel ne se noie plus.
Pourvu qu'il soit fermé...
J'installe mon nez contre la vitre et roule le manège. A un rythme variable, les gens debout comme des quilles, secoués par les constants freinages. La vie défile tranquillement, les embouteillages prennent des tons de soupe aux fleurs, et Richard "Buck 65" Terfry m'invite à un souper au crépuscule.
Le bus avance, découpant sur son passage de grand trous de jour dans la pénombre. La pluie, surprise par ses phares, s'écarte brusquement à chaque tournant, rejaillissant sur les passants capuchonnés. Il se faufile par les déviations, et un instant je me décolle du carreau chaud de mon haleine, où les couleurs se trempent et s'humectent. Elles mettent un instant à se réorganiser en rues et trottoir, instant où je me sens en territoire étranger, quelque part à Tokyo ou New York...
Pourvu qu'il soit fermé...
Et puis je me retrouve propulsé là, c'est l'arrêt. Les trottoirs foncés se meuvent en ruisseaux, je me protège comme je peux des feuilles effilées des platanes. Là-bas dans le non-horizon, le demi-immeuble se découpe, son ombre s'habillant dans l'obscurité nocturne, mangeant trois pelleteuses et quelques poutrelles perdues dans le terre-plein.
Je guette la lumière et trouve les fenêtres éteintes. Et s'il était fermé ? Les escaliers s'escamotent en douceur, presque éclairés, l'oreille tendue au moindre signe de bruit. La partie de chasse verticale se poursuit, la main prête à surgir... Soudain je les entends. Il est ouvert. Les trois lettres (d'autres) zèbrent le bois de la porte qui s'ouvre.
Et s'ouvre finalement sur un chaud et murmurant rectangle de lumière.

Publié dans Chansons d'Hiver

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