La Première Bouteille

Publié le par Emöjk

[...] Le mélange des odeurs au-dessus des fourneaux, où épices et herbes valsent en vert et orange, tandis ce que sur le mur d'en face, les grains de sucre s'évadent avec patience de ce sac qui a toujours été troué, et qu'ils ne voulaient pas réparer, amusés de ce sablier perpétuel qui égrenait son tempo directement dans un petit pot de verre sous lui, constellé d'innombrables marques de feutre selon la minute ou l'heure. Cette fameuse théière jaune pâle, élimée par tous les breuvages qu'elle a materné dans son ventre de cuivre, le couvercle tordu par une partie de frisbee impromptue. L'ampoule grésillante qui avait été, au gré des envies et des saisons, repeinte en rouge, bleu ou violet, et parfois la palette mélangée, vitraillant magnifiquement le carrelage bête au sol, lui aussi décoré (involontairement) de taches brunes et blanches, au fil des repas. Même l'arbre qu’on aperçoit par la fenêtre, pliant avec l'âge, où ils lançaient leurs chaussures à chaque anniversaire, pour qu'elles se découpent dans la nuit ; et les expéditions, surveillés par la faune sauvage des gouttières alentours, lorsqu'ils devaient s'arquebouter pour les récupérer avant qu'un voisin envieux ne les décroche.
Ces souvenirs lui tourbillonnent dans les yeux, à l'intérieur du nez et par les oreilles, lui donnant l'impression de revivre tous ces moments en même temps, tous ces moments qu'ëlle peuple sans pitié, sans qu'il y ait, au final, place pour quoi que ce soit d'autre. Il a beau essayer de se concentrer sur les odeurs, les sons ou les couleurs, au final ëlle vient inlassablement au premier plan de l'image, ses yeux et son sourire plus grand que tout, occupant un espace trop grand pour ëlle, et dont ëlle finit par disparaître, comme une décalcomanie trop passée sous le gant de toilette. Le monde tout entier, dans ses moindres recoins, peut bien s'essouffler à prétendre qu'il est et a toujours été seul ici, sans féline, ses souvenirs s'époumonent à prouver le contraire dans son autre oreille, et la cacophonie lui fait grossir le crâne. Il a l'impression de peser tant qu'il va craquer le plancher, traverser toutes les strates de l'immeuble bienveillant avant de se fracasser contre le sol, de faire plier la réalité sur lui et de se perdre en fusion au centre de tout, se dissoudre enfin et connaître la multitude, lui solitaire. Il se rend à peine compte que le temps s'est débloqué à nouveau, en un de ces soubresauts qui avalent les jours, et qu'il a pendant une vie peut-être disparu aux yeux du monde, de nouveau rien du tout, dissous dans les jours qui passent. Des jours en un clignement de mains.
Il a soudain envie de tout brûler, de la convoquer comme au temps des sorcières par un rituel qu'ëlle ne renierait pas. Ses cahiers tombent sous ses yeux, et un instant, la mainageoire tremblante, il les voit, plus vrais que tout, leurs pages se racornant sous le léchages du feu jaune. Il entend ses créatures hurler à l'unisson, leur chair craquelant en fumée noire, et ne peut supporter cette vision plus longtemps. Sa main retombe comme un pistolet qui claque, et il tourne les talons. Puisque cet appartement cherche à le rendre fou, il va se donner entier à la nuit, jeter ses pensées dans le canal, son talisman liquide, son amie salamandre qui l'a toujours guéri. Laissant derrière lui les murs rageurs et mugissants, toujours tremblants de réalité douteuse, il claque une seconde fois la porte et fuit l'immeuble, plus vraiment aussi amical. [...]

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