La Troisième Bouteille

Publié le par Emöjk Martínssøn

L’ascension dure des jours, apparemment, même si dans ce pays le soleil ne préfère pas s’aventurer. Pour une fois, il reste caché avec sa sœur derrière d’autres trompe-l'œil, craintif. Personne donc ne voit l’homme-poisson, autrefois rêveur, poète, et un jour passant, monter marche après marche et laisser ses empreintes dans la poussière. Lorsque enfin il arrive en haut, où la lumière palpite vainement derrière une porte – l’unique –, il peut sentir sa barbe crisser sous ses doigts palmés. Il s’assied un moment sur la dernière marche pour souffler, peu habitué aux hauteurs. Il n’entend aucun bruit se faufiler sous l’interstice lumineux, mais le Chat n’a jamais été que silencieux. En attendant d’aller observer le dernier acte avec lui, il sort de sous son manteau son cahier, le seul qu’il a choisi d’emporter avec lui, le claquant dans sa fuite avant même que l’écriture n’aie eu le temps de sécher. Une preuve qu’il peut emporter avec lui que tout n’a pas été vain. Il le parcourt d’un air absent, songeant aux cabrioles de son petit univers ces derniers temps, combien tout a gallipetté sans répit… Et puis surgit des lignes détrempées du cahier ce souvenir à moitié faux, ce demi-rêve, ëlle.
D’un bout à l’autre de la page, ces quatre lettres répétées encore et encore et encore et encore, ce bout mordillé de prénom, parfois se mangeant la queue telle une invocation obscure, ëllëllëllëllëllëllëll. Tout lui revient alors. Le ciel fendu en deux devient liquide et abat sur le sol une vague géante, avalant le monde en une bouchée atroce. La marée s’élève de manière brutale, sauvagement, et il l’entend bientôt s’engouffrer dans le phare du Chat, ronger les étages inférieurs les uns après les autres. Quelques secondes durant, il reste figé, stupéfait devant sa découverte : ce n’est que lorsqu’il voit l’eau lécher ses semelles pleines de poussière qu’il reprend conscience. Il lâche son cahier désormais inutile dans l’eau, et celui-ci coule d’un coup, révélant son poids immense. Sans plus attendre, il ouvre la porte à la volée, inondant ses yeux de lumière jaune et saumâtre, comme si on lui avait jeté un œuf en pleine figure. Il perd de précieux instants à cligner des yeux et à avancer en battant des mains, tandis ce que l’eau, qui a maintenant atteint ses genoux, envahit l’appartement, renversant les meubles sur son passage. Elle fait un bruit de tonnerre et il ne peut rien entendre d’autre que ce grondement de rage, toute cette colère enfin libérée. Enfin, la lumière se retire un peu et il y voit finalement clair. Il écorche ses poumons à appeler son ami du plus fort qu’il peut, mais n’obtient aucune autre réponse que les fenêtres claquant au vent. Pas plus de Chat que d’Oiseau par ici. Disparu. Se serait-il enfui à temps ? Dans le lointain extérieur, il voit la face verte de la lune lui grimacer sa victoire, dans un hoquet faisant s’élever encore la marée, qui lui fouette maintenant les joues sans qu’il ne puisse rien faire. Battant des mains comme un fou, il cherche à se raccrocher à son cahier, avant de se souvenir que ce dernier repose maintenant au fond de l’océan. Alors il prend une dernière inspiration et plonge au plus profond, nageant contre le courant, évitant de peu une gigantesque armoire lui fonçant dessus. Ses chaussures flottent un instant à la surface, puis une vague les avale, et plus rien ne surnage.

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