Les Mangeurs De Tête

Publié le par Emöjk Martínssøn

Je n’ai pas l’oreille par laquelle rentre les mots, ni par où ils sortent. J’en connais, quand ils lisent un livre, qui entendent les mots leur chuchoter leur sens, qui sont, en un sens, leurs propres conteurs, des orateurs très privés à une conteférence dans le noir. D’autres, qui tiennent la plume par l’autre bout, vont s’enfermer dans des chambres en bois pour y faire exploser leur prose, convaincus peut-être que la magie de l’écrit, cette longue et humide bête d’encre, ne suffit pas, il faut qu’elle crache son feu rampant, qu’elle attaque les oreilles comme une épice un palais.
Je n’ai ni l’une ni l’autre des oreilles. Pour moi, c’est les mots qui rebondissent que j’aime bien, ceux qu’on ne peut pas entendre parce qu’ils n’existent pas, ou alors à l’orée d’une forêt si profonde que les échos y meurent. Les mots s’engouffrent par mes yeux, ils me tirent les neurones, je les entends chuchoter à peine avant qu’ils ne meurent. Je lis et n’écoute pas, j’écris et ne parle pas.
Pas étonnant, dès lors que je ne les laisse pas sortir par les oreilles ou par la langue, que les mots s’accrochent en moi. Encore, je n’ai pas formé de gouvernement, je n’ai pas fondé de ville ; ou, les mots ne s’organisent pas en histoire sous mon crâne. Des idées qui flottent, des phrases qui s’agitent, faune et flore, oui ; mais les temples restent des ruines jusqu’à ce que je les construise (à l’envers, bien sûr).
Les phrases me viennent à l’improviste, un coup dans le dos, à l’improvisation. Elles s’accrochent, elles baisent avec les idées, ça fait de jolis enfants qui coulent par mes doigts. Ca cliquette, je m’y attache, je m’y mets, et ça n’arrête plus. En ce moment, les bras noircis dans la mine de ma tête, je suis tombé sur un filon d’historiettes qui ne veut pas se tarir. Il faut polir les pépites, savoir où les mettre, ne pas construire la machine par n’importe quel bout sinon ça se casse la gueule. Mais chasser, surtout, ces mange-tête qui ne me laissent pas trop tranquille, qui tapent aux tempes à défaut des oreilles, qui poussent pour être les premiers à bourgeonner, alors qu’il y en a plein d’autres qui attendent depuis bien plus longtemps.
Alors je pioche, j’essaye d’avoir plus de trois mains, mais sans oreilles c’est difficile.

Publié dans Chansons d'Hiver

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